De l’État brutal au Togo. Pourquoi tant de violences d’État ?

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  Les violences multiformes d’État dont sont les cibles les Togolais, au nom du maintien d’un ordre politique illégitime, n’ont cessé depuis des décennies d’étendre leur empire sur les corps et les esprits. Les forces de l’ordre et de sécurité, se parant des oripeaux de la légalité, multiplient exactions et se portent garants de cet ordre arbitraire de pouvoir. Elles se montrent délicates dans cette basse besogne comme des éléphants dans un magasin de porcelaine, avec l’impunité en prime en cas de bavures. En décembre 2018, le corps sans vie d’un jeune apprenti mécanicien est découvert à Agoè -banlieue nord de Lomé -dans le sillage d’une « sortie » sur le terrain du général Felix Abalo Kadanga, à l’acmé des manifestations populaires antirégimes qui ont embrasé le pays à partir du 19 août 2017. Des témoins imputeront cette bavure au chef d’Etat major des Forces armées togolaises (FAT) lui-même, filmé à bord d’un véhicule 4×4 noir banalisé avec un canon de fusil pointé vers des manifestants. Que pouvait bien avoir à faire un général de corps d’armée sur un terrain réservé aux forces de police ? En quoi le maintien de l’ordre relève-t-il de la compétence des forces de défense ?  À sa décharge, le général-ministre de la Sécurité Yark Damehane, soutiendra que le chef d’État-major n’était de sortie que pour « inspecter le dispositif sécuritaire».

   L’intouchable général Felix Abalo Kadanga, homme clé du pouvoir de Faure Gnassingbé, ne sera naturellement pas inquiété par la justice. L’affaire sera d’ailleurs classée sans suite. Ainsi va le maintien de l’ordre au Togo. Au rythme des bavures, des promesses en l’air d’enquêtes qui finissent dans la voie de garage. L’encadrement mixte des marches de protestation de 2017-2018 fera pas moins d’une vingtaine de mort, sans que cela n’entraine de remise en cause de la doctrine de sécurité en vigueur au Togo. Le déploiement des militaires, sous prétexte de suppléer un manque d’effectifs policiers, armés d’armes inconventionnelles (gourdins, balles réelles, chars de combat, etc.) et non aguerris au maintien de l’ordre, se poursuit encore aujourd’hui dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire qu’impose le Covid-19. La poursuite des exactions (passages à tabac, meurtres, etc.) par les forces anti-Covid 19, à l’ombre du couvre-feu nocturne décrété le 1er avril 2020, pousse à se demander si cette violence aveugle d’État au Togo est accidentelle ou structurelle ? Sommes-nous en présence de bavures ou de crimes intentionnels ? À quoi répond cette militarisation du maintien de l’ordre ? Pourquoi cette politique de sécurité coûteuse en vies humaines est maintenue, malgré les cris d’orfraie des organisations de défense des droits de l’homme ?

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L’hystérisation de la violence d’État

La violence et la légitimité forment un couple inséparable dans l’ordre politique moderne. La monopolisation de la « violence légitime » par l’État, selon Weber, a accéléré le processus de « pacification des mœurs » (Norbert Elias). Néanmoins, une violence étatique légalement motivée peut-être illégitime. La légalité est donc une condition nécessaire mais pas suffisante du recours à la violence d’État. Un régime illégitime et politiquement contesté multipliera d’autant plus les actes litigieux contraires au droit en vigueur. Dans un tel régime, chaque violence (policière) se justifie par une violence (judiciaire) encore plus grande. Le spectre de la violence va des sévices infligés aux corps physiques à la violation du corpus judiciaire. Violence est ainsi faite au droit et le droit devient un instrument au service de violence d’État et de l’impunité. La militarisation du maintien de l’ordre, en dehors de toute situation d’État d’urgence sécuritaire, est un symptôme lancinant d’un État mal-à-droit qui ne s’embarrasse plus de la légalité. La violence tend à devenir un mode de gouvernement au Togo, parce que la coercition facilite la fabrique du consentement à gouverner. Ainsi donc la violence brutale et cynique devient un moyen de l’action de l’État. L’affect sur lequel l’État togolais, construit par les Gnassingbé depuis 1967, indexe son pouvoir illégitime est la peur. Ce régime tient le peuple togolais par la même terreur que pouvait inspirer cette maxime de Caligula à ses contemporains : « Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent ». Au Togo, l’État est éffectivement haï parce qu’il n’hésite pas à tuer son peuple. Un véritable « monstre froid », dirait Nietzsche. Les forces de sécurité et de défense s’emploient à étouffer brutalement tout mouvement de contestation politique. À force, elles sont devenues la principale force d’inertie qui grippe toute velléité de changement démocratique au Togo.

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  Dans cet État brutal, l’ordre public s’obtient au prix de la contrainte physique des corps et de la soumission forcée des psychés. L’administration de la violence trace une ligne de partage entre les « corps dorlotés« , les « corps habillés » et les « corps suppliciés« . Un gouvernement de et par la peur oppose des hommes en armes à des hommes désarmés pour protéger les corps dorlotés. Le pouvoir de Faure Gnassingbé ne protège personne d’autre que lui-même. Les images de bastonnades dans le cadre du couvre-feu nocturne, relayées abondamment sur les réseaux sociaux, en témoignent. L’urgence sanitaire devient un prétexte pour imposer une urgence sécuritaire et étouffer toute contestation politique. Pis, les agents de cet ordre inique semblent prendre un plaisir cynique à violenter et à humilier les populations. Ce déchaînement du pouvoir meurtrier n’est absolument pas fortuit. Il maintient le peuple sous l’arbitraire souverain et la médiation de la puissance brutale de L’État. L’effet d’amplification de la violence étatique au Togo est d’autant plus décuplée que la dose à administrer est laissée à la discrétion de l’exécutant des ordres.

La banalisation du mal

   Avec la violence comme péché originel, le pouvoir des Gnassingbé a été établi par un coup d’État meurtrier et ne se maintient que par des violences pernicieuses (coups de force électoraux ou constitutionnels, tripatouillage des lois, répressions sanglantes, etc.). L’État militarisé et patrimonialisé depuis 1967 suinte la brutalité par tous ses pores. Au Togo, la violence est d’abord symbolique; celle de la tyrannie ordinaire des petits chefs (préfets, chefs de délégations spéciales, apparatchiks zélés, agents de force de l’ordre) gonflés d’orgueil et dont le pouvoir exorbitant écrase les libertés civiles dans les villes de province. Dans ces agglomérations que les smartphones peinent encore à désenclaver, l’emprise du régime fait peser un rideau de fer. Des formes de violences psychologiques s’exercent de façon diffuse, arrogante et exorbitante. La capitale togolaise, Lomé, est une ville prise en étau par un archipel des garnisons militaires. Pas moins de cinq camps militaires ceinturent le Grand-Lomé. La violence dans le paysage urbain est oculaire, obligeant les Togolais à baisser la tête face au spectacle des pickups et véhicules militaires qui sillonnent régulièrement les quartiers de Lomé. Une façon comme une autre de marquer le territoire et de se rappeler aux souvenirs de citoyens «déjà frappés». Sous l’État brutal, l’uniforme militaire est source d’inquiétude. Il reconditionne les affects et contraint les corps à l’obéissance. Ainsi, les Togolais des villes et des campagnes vivent depuis 1967 sous l’arbitraire d’une violence omniprésente d’État.

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  Quand elle ne s’exprime pas de façon erratique et aveugle, l’État brutal prétend se plier aux règles constitutionnelles. Toutefois, dans ce pays coutumier de simulacres, la machine à fraude électorale et les institutions inféodées reconduisent systématiquement le sortant aux élections. Et pour cause, les distorsions du fichier électoral et les déséquilibres dans la composition des organes de gestion des élections ne laissent aucune place au suspense. Et si le peuple daigne protester, la violence soft des institutions noyautées redevient une violence physique. Par temps de crises politiques, l’État brutal de la gouvernance prend fatalement le dessus. La force de l’ordre se montre sur son vrai jour : celui de l’ordre de la force. D’où la militarisation du maintien de l’ordre public. L’État se débarrasse de tout scrupule pour se présenter dans sa rugosité et son obscénité la plus brutale. L’instinct de survie du régime désinhibe les répressions ordinaires pour déchainer des formes de violences abjectes. Convoquant la terreur de son origine, le régime des Gnassingbé renoue avec sa nature profonde. Un État à crosse ne parlant que le langage policier et ne reculant devant aucune forme de violence pour se perpétuer.


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10 mai 2020

CANADA

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